Pour aller plus loin...

Introduction

1 - Les Mystères et l’Initiation 

2 - Exotérisme et Ésotérisme 

3 - Un fil d’Or, de l’Égypte à la Grèce

4 - La Franc-maçonnerie des «bâtisseurs»,
      le temple de l’homme et de la nature

5 - Nature et but des Initiations 


Introduction 

Chères lectrices et chers lecteurs,

 

Les textes que vous pouvez découvrir dans cette page ont comme fil conducteur les travaux de recherches réalisés pendant trois ans au sein de notre obédience pour fêter les 50 ans de l’incarnation du Rite Ancien et Primitif de Memphis-Misraïm dans une structure maçonnique (1963-2013). 
L’intégralité de cette recherche a fait, entre autres, l’objet de l’édition privée d’un livre réservé aux membres de la G:. L:. S:. F:.

 

Outre les contributions individuelles des membres que nous ne dévoilons pas, car ils relèvent d’un travail intime au sein de nos Loges, il paraît cependant opportun de dévoiler aux lecteurs attentifs des pages de ce site à quelles sources des grandes Traditions vont puiser les Maçons et Maçonnes spiritualistes et adogmatiques de notre Obédience. Ces sources ont vocation à rafraîchir et abreuver spirituellement nos âmes en s’adaptant aux exigences de notre temps. 

 

Ces textes traduisent un désir de l’homme, celui de se hisser au-delà du prosaïsme de l’existence ordinaire. Chacun d’entre nous peut ressentir l’envie de participer au monde, de le comprendre, de l’aimer, de le changer, de se changer. Nous connaissons cet «homme naturel»*, guidé par les sens, par des buts trop personnels, par des ambitions éphémères, prisonnier du filet des lois de son supposé destin. Cet homme est aussi nous-même. L’initiation s’adresse précisément à cet homme-là, à cette femme-là. Nous pouvons tous ressentir le besoin de vivre des moments affranchis de nos habitudes et de nos tracas quotidiens, de vivre ces instants même fugitifs où notre nature profonde émerge, où le sentiment grandiose de liberté nous envahit dans une fulgurance. Nous ressentons finalement la nécessité de dépasser ce que nous pensons être notre identité, notre moi. 

 

L’initiation maçonnique offre la possibilité de surmonter ce « vieil homme »**, cet homme-naturel », pour renaître en esprit. Renouer avec l’esprit, au plus près de nos responsabilités terrestres, la Franc-maçonnerie spiritualiste dite égyptienne – ainsi nommée car elle s’enracine dans des courants qui, par leurs initiations, relevaient de cette même aspiration – le propose comme un chemin authentique. 

 

À la lecture de ces textes, il ne faudra toutefois pas se méprendre. La Franc-maçonnerie offre une méthode spécifique qu’il est nécessaire de saisir par le cœur, l’esprit et dans les actes. Avant de s’aventurer aux sources du Rite, il est ainsi indispensable de passer par l’apprentissage des bases de cette méthode, en vigueur dans tous les Ateliers maçonniques, puis d’apprendre les spécificités du Rite de Memphis-Misraïm, pour aller plus loin encore … Chacun selon son rythme.

 

S’engager sur ce chemin suppose un fort enthousiasme, un embrasement de la sensibilité. Nous espérons en tout cas avoir allumé, ou entretenu, la flamme de ce désir d’esprit, celui qui éclaire et qui réchauffe à la fois.

Notes :
* « L'Homme naturel »
nous pourrions dire « animal » est essentiellement guidé par ses facultés naturelles issues de l'hérédité, et ainsi par son tempérament, ses passions, ses quelques traits de caractères innés. St Paul l'exprime ainsi : « Mais l'homme animal ne reçoit pas les choses de l'Esprit de Dieu, car elles sont une folie pour lui, et il ne peut les connaître, parce que c'est spirituellement qu'on en juge. » (1 Corinthien 2, 14). Le renouveau de l'être humain se fait par l'éveil à l'esprit, esprit qui le guide, qu'il met en œuvre dans sa vision du monde et dans son action au sein de celui-ci.

** « L'Homme naturel » est en ce sens un homme inachevé, un « vieil homme » n'ayant pas vécu cette renaissance en esprit. St Paul décrit cela ainsi : « […] c’est en lui que vous avez été instruits à vous dépouiller, eu égard à votre vie passée, du vieil homme qui se corrompt par les convoitises trompeuses, à être renouvelé dans l’esprit de votre intelligence, et à revêtir l’homme nouveau, créé selon Dieu, dans une justice et une sainteté que produit la vérité. » (Épître aux Éphésiens 4, 21-24).

1 - Les Mystères et l’Initiation 

La Franc-maçonnerie spiritualiste et dite « égyptienne » pratiquée par la Grande Loge Symbolique de France a pour objectif, outre celui de mieux se connaître, de permettre à ses membres de retrouver les enseignements des anciennes écoles de mystères, qui ont donné à l’humanité de grands Adeptes, devenus de véritables phares pour l’humanité cherchante en évolution vers sa réintégration dans son état primordial, mais avec toute sa Conscience.

Depuis tout temps, l’homme souhaitant dévoiler les secrets de la nature, désirant passer derrière le voile de l’apparence du monde sensible ou celui des événements, s’est retrouvé face à ce constat : la religion « populaire » ne donne que des réponses insatisfaisantes aux mystères de l’existence. L’homme pouvait alors rechercher cette sagesse auprès de communautés composées de prêtres, de sages, d’initiés. 

Les religions étaient comme une expression populaire de ce qui se vivait dans les centres initiatiques, les centres de Mystère. 

Si l’homme, ou la femme, y était accepté, la communauté le conduisait, degré par degré, à un niveau de connaissance supérieur selon un cheminement caché au monde extérieur. 

 

Ôté un temps au monde terrestre, le candidat aux Mystères, le myste, réapparaissait complètement transformé de ses expériences initiatiques. 

 

Ainsi, à côté des religions populaires, existait une religion secrète, celle des initiés. 

 

On parle des Mystères dans les peuples de l’antiquité : Mystère de Cronos et des Titans, Mystère de Zeus en Crète, Mystère d’Athéna, Mystère de Dionysos et de Déméter à Éleusis, Mystères d’Apollon à Delphes, de Diane (Artémis) à Éphèse, les Mystères de Mithra aussi, et bien entendu les Mystères égyptiens. 

 

Dans les célèbres Mystères d’Éleusis, en Grèce dès le VIIe siècle avant notre ère, on y recevait hommes et femmes, esclaves ou libres, Grecs ou étrangers. Ces Rites étaient secrets, et les trahir conduisait à la peine de mort. 

Eschyle, le dramaturge grec, fut accusé d’avoir mis en scène les mystères d’Éleusis. Il échappa à la mort de justesse en convaincant les juges qu’il ne fut jamais initié. De ce fait, il reste assez peu de choses sur le déroulement exact des cérémonies d’initiation.

Pythagore se protégeait des non-initiés, préservant son enseignement ésotérique des foudres profanes. Les Pythagoriciens furent finalement massacrés, pour la plupart...

 

Quant aux mystères orphiques, ils mettaient en scène le mythe de Dionysos, dont il s’agit de délivrer l’âme. L’enfant divin Dionysos Zagreus, fils de Zeus et Perséphone, était mis en pièces et dévoré par les Titans, envoyés par la jalouse Héra. 

À partir du cœur de Zagreus, conservé par Athéna, le dieu renaissait sous forme de Dionysos, le deux fois né. 

Zeus foudroya les Titans, et de cette cendre naquit le genre humain, à la fois titanesque, inférieur, et contenant également l’élément divin morcelé. 

 

La vie orphique consistera alors, dans l’ascétisme, à faire triompher l’élément pur, divin, sur l’élément inférieur. 

 

Les mystères avaient pour but de diviniser l’homme en le libérant de sa personnalité passée. Cette parenté de l’âme avec le divin est essentielle. La conscience d’une chute qui la tient éloignée de son origine l’est tout autant. 

Ce processus de délivrance de l’âme est celui par lequel passe le myste, à l’aide du langage caché du symbole, du mythe et d’une véritable purification de l’âme. 

L’initiation dans les Mystères est un passage à un autre plan, l’accès à l’être, une délivrance des chaînes qui emprisonnent l’âme dans le royaume de l’éphémère. C’est la découverte du Réel, l’éveil à l’éternel en l’homme. 

L’initiation est en effet une libération de l’âme ensevelie dans les ténèbres et une remontée de celle-ci vers sa patrie céleste. Le monde accessible aux sens est plongé dans le fleuve du devenir, comme le disait Héraclite. 

 

Nous pouvons déjà en faire l’expérience en observant que nous changeons physiquement, de l’enfance à l’adolescence, de l’adolescence à l’âge adulte, de l’adulte au vieillard, nous changeons notre vision du monde, notre façon de penser. Nous devenons étrangers à notre passé. La personnalité dite inférieure est créée essentiellement par la nature. Le travail de la nature s’arrête cependant là, et il incombe de découvrir le Moi supérieur, celui qui surpasse le moi ordinaire ou psychologique. 

Ce Moi supérieur est éternel, il était avant la naissance et il sera après la mort en lui survivant. En agissant à partir de lui, l’homme agit de sa profondeur spirituelle. 

 

L’initié, en accouchant du nouvel homme empli de sagesse, devient alors un fils de la Lumière. L’homme, dans sa quête initiatique et sa prière, aspire à une communion avec le divin, dans la conscience et la pureté des intentions délivrées de toute supplique égotique. Mais le divin ne descend pas dans l’âme qui n’a pas la légèreté et la volonté de l’y rejoindre, la rosée céleste ne se recueille point dans des vases souillés. 

 

Car qui « veut » en soi-même ? 

 

Le vrai vouloir ne peut en réalité venir que d’un Moi réel, dégagé des conditionnements. Ainsi, « un effet commun de l’initiation était de dévoiler les âmes aux âmes, d’arracher aux faces humaines les masques usuels de la vie en faisant jaillir la personnalité vraie de la personnalité fausse » [1].

 

L’homme peut jouer avec l’éphémère mais sa mission est bien de délivrer le divin en lui-même. Ce fut la tâche des Mystères, comme c’est aussi celle des Initiations modernes, sous des formes appropriées à la conscience de l’homme actuel, et dans lesquelles s’inscrit la Franc-maçonnerie spiritualiste de Memphis-Misraïm.


[1] Édouard SCHURÉ, Sanctuaires d’Orient, La Grèce héroïque et sacrée.

2 - Exotérisme et Ésotérisme

« L’art est le serviteur de la nature. La théorie et la pratique doivent donc toujours marcher de pair ; apprendre les secrets, les polir ou les adapter, les approprier ou les réaliser, telle est la triple marche que suit l’adepte et qui est enseignée dans les neuf collèges disséminés sur la terre : en Égypte ; chez les Eumolpides, à Éleusis ; chez les Cabires, à Samothrace ; chez les mages de la Perse et de la Chaldée ; chez les Brahmanes ; chez les Gymnosophistes; chez les Pythagoriciens ; en Arabie ; et à Fez, chez les Maures. » 

 

(Michel Maier, alchimiste, médecin, Rose-Croix du 17e siècle)

L’exotérisme relève de ce qui est directement accessible par les sens et par l’intellect qui en traite les données. Il recouvre aussi ce qui a un caractère normatif, en particulier sur le plan moral. Ce qui est cependant accessible à tous peut rester à jamais ignoré, car inaccessible au mental non préparé ; pensons aux mathématiques ou à la physique fondamentale aujourd’hui. 

 

C’est en réalité le mode de connaissance qui définit l’ésotérisme. Nous ne parlons évidemment pas de l’ésotérisme au sens de la classification de certaines librairies où le meilleur côtoie souvent une bouillie spirituelle à vocation mercantile. 

 

L’ésotérisme est telle une « Gnose ». 

Cette Gnose ne peut se confondre – sans s’y opposer nécessairement – avec les courants dualistes des premiers siècles qui se regroupent quant à eux sous un autre terme, le gnosticisme. La confusion règne d’ailleurs souvent sur ce point. 

 

La Franc-maçonnerie est parfois considérée, et par l’Église en particulier, comme un courant gnostique, celui qui a débouché sur le catharisme. 

La Franc-maçonnerie spiritualiste reconnaît en effet la noblesse de ces courants mais aussi la faiblesse de certains d’entre eux. 

Les Gnostiques surent par exemple saisir la grandeur de l’entité du Christ comme le firent souvent les premiers Chrétiens, mais certains en déduisirent à l’excès qu’il ne fut jamais de chair, en contradiction avec les termes du Prologue de Jean qui est tout autant une référence en notre Institution.

 

Les racines diverses de la Franc-maçonnerie égyptienne plongent dans les mystères, dans la tradition d’Hermès mais aussi dans un judaïsme et un christianisme, ésotériques précisément. 

La Franc-maçonnerie de Memphis-Misraïm reste néanmoins aconfessionnelle dans son cap initiatique, et n’a vocation ni à s’opposer aux courants sacerdotaux de toute nature, ni à s’y fondre. 

 

L’exotérisme conduit à l’érudition, alors que la Gnose est le baptême de l’intelligence, ainsi que cela est décrit dans le Corpus Hermeticum. Pour autant, le refus de la seule érudition ne doit pas conduire au dilettantisme lorsqu’il est question d’ésotérisme. La rigueur de Pythagore par exemple, lui qui enseigna la sagesse des nombres aux initiés de son Museum, nous dissuadera de le penser. 

Nous éviterons d’employer le terme d’occultisme qui, bien que se confondant généralement avec l’ésotérisme, pourrait être aujourd’hui mal compris, surtout lorsqu’il intègre les pratiques de magie rituellique dont certaines peuvent être effectivement déviantes. 

Ainsi, l’ésotérisme dont relève la Franc-maçonnerie égyptienne se traduit par ce que l’on peut nommer le courant d’Hermès

 

La voie maçonnique de la Grande Loge Symbolique de France est en ce sens hermétique. Mais ajoutons encore que cet hermétisme ne se résume pas à l’hermétisme dit alexandrin, celui qui fait référence aux Hermetica, à savoir essentiellement aux textes du Corpus Hermeticum des IIe et IIIe siècles de notre ère [2]. 

L’hermétisme dont nous parlons et qui devient synonyme d’ésotérisme, inclut l’alchimie, le courant Rose-Croix, la kabbale, hébraïque et chrétienne. L’hermétisme néo-alexandrin se lia ainsi au christianisme, à sa mystique et sa kabbale, dont l’illustre représentant, le néo-platonicien Pic de la Mirandole (XVe), traduisit le Corpus Hermeticum en latin. 

 

L’Hermès grec, le Thot égyptien, le Mercure romain, ont cette fonction de « conduire l’âme », la faisant passer de la terre au ciel, de spiritualiser la matière et de corporifier l’esprit. Cette double nature d’Hermès permet également de le distinguer de la mystique. Celle-ci est une attitude intérieure de communion et de fusion avec le divin, à travers la prière ou les pratiques théurgiques. Plus généralement, c’est une disposition d’accueil, de questionnement, attitude féconde dans une démarche spirituelle si l’on veut éviter le piège de l’arrogance, du jugement systématique, ou de la pédanterie. 

Elle fait donc partie intégrante de la voie d’Hermès.

 

L’ésotérisme a donc pour objet de libérer l’homme par la connaissance, par la Gnose. 

Il est un pilier de la démarche de l’affranchissement de l’âme vis-à-vis de toute forme de causalité et de déterminisme. Il est aussi un humanisme en nourrissant le sentiment d’appartenance au cosmos. L’ésotérisme conduit à la responsabilité quant à la guérison du tissu social, ne séparant jamais la connaissance de l’amour ; il mène ainsi à la chaleur de l’esprit vers laquelle tend tout Franc-maçon spiritualiste.

 

[2] Ce courant est parfois qualifié d’« hermésien » pour le distinguer justement d’ « hermétique », lié uniquement à cet hermétisme alexandrin. 

3 - Un fil d’Or, de l’Égypte à la Grèce

« Et si tu parviens, après avoir abandonné ton corps,

dans le libre Éther, tu seras dieu immortel, impérissable,

et à jamais affranchi de la mort »

(Vers d’Or de Pythagore)

Miroir du ciel, le Nil de l’antique Égypte et son limon fertile irrigua la Grèce des écoles de mystères. La sagesse égyptienne alimenta les courants de l’hermétisme alexandrin, de la gnose, de l’alchimie, et finalement ceux de l’ésotérisme judéo-chrétien. En se reliant si intensément à l’invisible, les Égyptiens ont respiré l’air lumineux de Shou, ont recueilli dans leurs vases d’or l’eau de la Sagesse céleste, la divine lumière de Râ, le lait de l’éternelle Isis. Le pays Kemet est devenu la source, en toutes époques, des plus profondes inspirations. 

 

Notre imaginaire est nourri de ces grandioses cérémonies mettant en scène le démembrement d’Osiris, sa résurrection par l’entremise de la grande magicienne Isis, et la venue solaire du roi initié, l’épervier Horus. 

Ainsi pouvons-nous faire passer devant nos yeux l’ensevelissement – au mois de Thot – du dieu Osiris dont la statue est placée dans « une barque portative, avec cabine, en bois de sycomore et d’acacia, incrusté d’or, d’argent, et de lapis lazuli » [3] ; la renaissance du dieu où les grains d’orge mouillés, destinés à préparer les gâteaux qui en constituent l’image, sont déposés dans des vases d’or [4] ; l’érection du pilier Djed, épine dorsale de l’Osiris renaissant, au cours de la fête Sed ; les mystères de Saïs, où la Sublime Isis pérégrine pour retrouver le corps complet de son époux dans le tamaris de Byblos, ou encore son corps démembré par Seth sur les rives de Nedit. 

 

À la fois eau du Nil, puissance solaire dans le ciel et dans la terre féconde, éclat du disque lunaire qui se démembre en fragments multiples [5], Osiris ne se prête jamais à un symbolisme simpliste, ainsi que le rappelle l’hymne inscrit sur la stèle d’Amenmès [6] : « Salut à toi, Osiris, seigneur de l’éternité, roi des dieux, dont multiples sont les noms, sublimes les manifestations, mystérieuses les formes dans les temples » [7].

 

Les rites funéraires, les célébrations osiriennes où le défunt vainc la mort et s’ouvre à la lumière, s’adressent également à l’âme aveugle, ignorante et morcelée par les passions. 

 

Les cérémonies d’initiation, dans le secret des temples égyptiens, étaient aussi des morts simulées et volontaires, suivies d’une renaissance, d’un éveil à la dimension lumineuse de l’esprit. Le Livre des Morts des anciens Égyptiens est un livre pour les vivants, un livre d’Initiation. 

 

La mère initiatrice fut Isis, dispensatrice de la Sagesse, porteuse de la parole sacrée des secrets enseignements. Thot-Hermès fut, d’après Diodore de Sicile, l’initiateur de la déesse, et sur la colonne élevée en son nom, était écrit : « Je suis Isis, reine de tout le pays ; élevée par Hermès, j’ai établi des lois que nul ne peut abolir » [8].

 

Tout comme son frère Osiris, la mystérieuse déesse ne se laisse pas plus enfermer dans le coffre exigu d’une pensée dénuée d’imagination créatrice. Isis aux ailes protectrices, ou Isis lactans avec le jeune Horus, elle est aussi, lors de processions cérémonielles, la vache-Isis en quête du taureau-Osiris sacrifié, ou encore en deuil, portant sept robes et recherchant les membres du corps dépecé de son époux divin. Ses vêtements sont teints de couleurs bigarrées. 

Elle est comme le vitrail du monde, ruisselant de couleurs et réfractant la lumière du soleil spirituel. Souveraine du ciel et maîtresse de la terre, elle est porteuse de la sagesse du monde, visible et invisible, monde dont elle assure l’unité des lois et l’intégrité des formes. Éternel féminin, elle rassemble, régénère et guérit, elle est force d’amour, force de l’âme qui désire s’éveiller à l’homme nouveau en étant conduite vers l’illumination, vers l’immortalité. 

 

Tantôt cosmique, la Grande Isis est l’Âme du monde, mystère de la Nature, tantôt plus humaine, elle est l’âme de l’homme aux colorations intimes. L’alchimie relève de ce processus de dévoilement d’Isis Nature. 

 

L’initiation conduit pareillement à ôter ce voile posé sur les yeux de l’âme, et du même coup sur l’univers. L’initié pénètre au-delà du voile des apparences jusqu’à l’essence du monde. L’illusion de la nature permanente et substantielle de l’ego s’efface au contact de l’être essentiel. 

Sur le fronton du temple d’Isis de Saïs figurait l’inscription suivante : « Je suis tout ce qui a été, tout ce qui est ; et nul mortel n’a encore soulevé mon voile ». Et précisément, ainsi que l’écrivait le poète allemand Novalis [9], pour être un véritable disciple de Saïs, il faut donc devenir immortel… Libérer l’éternel de l’âme éphémère, tel était aussi le but des initiations, de l’Égypte à la Grèce des initiations éleusiniennes.

 

Un fil d’Or s’est tissé entre l’Égypte et la Grèce, reliant Thot-Hermès, les prêtres égyptiens, les grands poètes initiés grecs, l’orphisme, et pour ne citer qu’eux, Pythagore, Socrate, Platon, le philosophe alexandrin Ammonius Saccas, Plotin, Porphyre, Jamblique, Plutarque d’Athènes, Proclus et Hiéroclès. C’est à ce dernier, disciple de Plutarque, comme le fut Proclus, que nous devons les précieux commentaires [10] des Vers Dorés [11] de Pythagore – attribués à son disciple Lysis de Tarente – véritable bréviaire des règles morales de l’école pythagoricienne, qui a tant inspiré les Francs-maçons.

 

C’est au contact de l’enseignement de Zoroastre, des mathématiques et de l’astronomie chaldéenne, ou encore en Égypte, que Pythagore puisa sa sagesse et sa science des nombres. Il a ainsi assuré un pont entre l’antiquité Égypto-babylonienne et la civilisation gréco-romaine. La philosophie du pythagorisme est tout aussi pratique que contemplative, et son but est comparable à l’initiation. 

Sa vocation est l’accès aux vérités, à l’essence des choses par le moyen de cette véritable intelligence qui est pure pensée muée en amour. Or, l’amour ne peut naître que dans la liberté et la liberté dans le sacrifice des passions dont l’homme est esclave. Le sacrifice est une combustion par le feu du regard intérieur dégagé de toute recherche égotique. Il n’est pas destruction, mais connaissance et maîtrise. Car « l’ignorance de notre essence propre conduit à tous les maux […] Si nous nous rapportons en effet à notre essence propre comme une mesure, nous trouverons en toutes choses ce qui est de notre devoir… », écrivait Hiéroclès [12]. Et Fabre d’Olivet d’ajouter, à propos de Pythagore et de l’enseignement à ses disciples, que « la connaissance de soi-même était la première connaissance de toutes, celle qui devait les conduire à toutes les autres » [13].

 

Alors que Socrate – dans le Philèbe de Platon – évoquait « l’inscription de Delphes » auprès de Protarque, ce dernier rétorqua : « C’est du précepte : Connais-toi toi-même, que tu parles, Socrate ? ». Socrate répondit par l’affirmative et cette sentence est à ce jour la clé de la voie Maçonnique, celle de la lumineuse conscience dont les fruits sont la tempérance et les forces de l’amour. L’âme de l’homme s’allège alors et s’emplit de lumière, tunique dont se pare la sagesse. L’âme inondée du désir de métamorphose peut faire naître l’éternel en elle-même. L’âme mortelle est le tombeau du divin Osiris. Et du tombeau peut émerger le « Je suis », celui que les Anciens ont appelé logos. L’âme, féminine en ce sens, animée du désir et de l’amour, accouche du divin, du logos, de la Parole éternelle. Elle donne naissance à la sagesse, qui n’est pas dieu lui-même mais ce que Philon d’Alexandrie appelle « Fils de Dieu ». 

Poimandrès en parle ainsi : « Cette lumière, dit-il, c’est moi, l’Intelligence, ton Dieu, qui précède la nature humide sortie des ténèbres. La parole lumineuse – le Verbe – qui émane de l’Intelligence, c’est le fils de Dieu » [14]. 




[3] Alexandre MORET, Mystères Égyptiens, Librairie Armand Colin, Paris, 1922.
[4] Serge MAYASSIS, Mystères et Initiations de l’Égypte Ancienne, Bibliothèque d’Archéologie.
[5] PLUTARQUE, Isis et Osiris, traduction nouvelle avec avant-propos, prolégomènes et notes par Mario MEUNIER, Guy Trédaniel Éditeur, Éditions de la Maisnie, Paris, 2001.
[6] Hymne à Osiris, stèle C286, actuellement au musée du Louvre.
[7] Alexandre MORET, La légende d’Osiris à l’époque thébaine d’après l’hymne à Osiris du Louvre, Bulletin de l’Institut Français d’Archéologie Orientale, 30, 1931.
[8] Diodore de Sicile, Bibliothèque Historique, traduit du grec par Jean Chrétien Ferdinand HOEFER, Hachette, Paris, 1885 (tome I, livre I, 27).
[9] Friedrich Leopold FREIHERR von HARDENBERG, dit NOVALIS (1772-1801), Les disciples à Saïs, Éditions Paul Lacomblez, Bruxelles, 1895.

[10] Pythagore, les Vers d’Or. Hiéroclès, commentaire sur les Vers d’Or des Pythagoriciens, traduction nouvelle avec prolégomènes et notes de Mario MEUNIER, L’Artisan du Livre, Paris, 1925.

[11] Les Vers Dorés de Pythagore, expliqués et traduits par Antoine FABRE d’OLIVET, Strasbourg, 1813.

[12] Op. cit.

[13] Op. cit.
[14] Corpus Hermeticum, Poimandrès.

4 - La Franc-maçonnerie des «bâtisseurs»,
le temple de l’homme et de la nature

« Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu… ? » (1 Co. 3, 16).

La contemplation de la nature, des minéraux, des plantes, des animaux, ou de la voûte étoilée, peut conduire à l’expérience de l’unité et de la beauté de ses formes, de la majesté et de la magnificence de ses constructions, de l’intelligence et de la pérennité de ses lois. Pour les Anciens, l’idée d’un Esprit universel ou d’un ordonnateur des mondes ne fut jamais un simple concept, mais une perception vivante. L’univers est comme un grand être vivant, pensait Platon. L’univers fut toujours représenté comme un temple, un sanctuaire du divin, comme en témoignent l’architecture sacrée des temples hindous, des constructions égyptiennes, grecques, judéo-chrétiennes, ou encore la géographie sacrée de l’Égypte, miroir du ciel. 

 

Le temple est à la fois image du monde, macrocosme, et de l’homme, microcosme. L’initié prépare son âme comme un temple afin d’y accueillir la lumière spirituelle. L’unité du monde est aussi celle de l’homme. L’homme est comme un univers en miniature, comme la quintessence de ce qui se déploie autour de lui, comme réplique et couronnement de l’univers. Ce miroir entre l’homme et la nature conduisit à l’établissement de correspondances, de signatures. La médecine de Paracelse en est l’illustration majeure. La nature, l’univers, forment un livre analogue à l’homme, et dont les lettres se déchiffrent grâce à la « Gnose ». 

Paracelse relate qu’après avoir observé les êtres des trois règnes, ils lui sont apparus comme des lettres éparpillées d’un alphabet, alors que l’homme en était le mot complet et vivant. C’est toute la tradition alchimique, dont la vocation est la rédemption de l’homme et de la nature, qui s’est nourrie de cette vision du monde à travers les siècles. 

 

Ce courant prend en particulier racine au Moyen-Âge, dans l’École de Chartres et ses fameux Arts libéraux qui éduquaient l’âme des étudiants. Pendant deux cents ans, depuis l’an mil, a rayonné cette école cistercienne extraordinaire où se sont rencontrés et fécondés le christianisme et la philosophie de Platon. De Fulbert de Chartres, à l’origine de l’École, à Thierry de Chartres, Bernard de Chartres, Bernard Sylvestre, en terminant par Alain de Lille, tous ces grands personnages ont livré un message d’une pensée profonde, vivante, imaginative, libre du dogme chrétien, illuminant ainsi le Moyen-Âge de sagesse et d’humanisme. L’Académie chartraine fit souffler un courant de vie et de guérison, hérité du brassage entre courant du Graal venant de l’Orient et un christianisme irlandais coloré par le celtisme. L’Aristotélisme de la Scolastique parisienne vint plus tard détrôner le platonisme chartrain. Les Dominicains, à l’image de Saint Thomas d’Aquin, s’imposèrent alors face aux Cisterciens avec une spiritualité européenne empreinte de joutes philosophiques et de discours logiques sur la foi. 

Dans sa Cosmographie [15], Bernard Silvestre décrit la genèse du monde et de l’homme sous une forme poétique teintée de platonisme et d’hermétisme alexandrin. Alain de Lille, dernier chancelier de l’École de Chartres, dans son œuvre, l’Anticlaudianus, fait le récit de la création du nouvel Homme. Dans ce poème, Nature a créé l’homme de façon imparfaite. C’est pourquoi elle forme le projet de sa rédemption qui le lavera de ses souillures. Dans un curieux texte d’Irenaeus Agnostus [16], Alain de Lille y est cité comme un des Imperator invisibles de la Rose-Croix, de façon surprenante au premier abord puisque quatre siècles les séparent. Mais les Rose-Croix portèrent en effet cet esprit de rédemption, comme en alchimie et en médecine. Ils furent les promoteurs de la Franc-maçonnerie. Ils irriguèrent de leur sève des artistes, des musiciens, des poètes et scientifiques comme Goethe, Franc-maçon dont l’œuvre est imprégnée de la Rose-Croix et de l’alchimie. Goethe fut d’ailleurs l’inspirateur du courant anthroposophique de Rudolf Steiner, dont on ignore parfois qu’il fut un temps Grand Maître de l’Ordre de Misraïm en Allemagne. 


Le platonisme chartrain se développa au cours des siècles des bâtisseurs, romans puis gothiques. L’esprit s’incarna dans la pierre et toute la symbolique des édifices nous renvoie à cet héritage qui a nourri la Franc-maçonnerie. Alors que l’architecte du roman donnait ses directives sur place et sans véritable plan, le dessin d’architecte devint essentiel avec la complexification des liaisons plan-élévation du monde gothique. Tout le système de codification pour passer du plan à l’élévation devint ce qui fut appelé le secret des maîtres maçons. Il appartient évidemment de saisir ce secret dans le travail intérieur. Les outils qui édifient le temple sont ceux de l’initié sur le chemin de sa propre transformation, de la pierre grossière à celle taillée et insérée harmonieusement dans l’édifice. Les pierres unies par le mortier des bâtisseurs de cathédrales sont celles d’une fraternité dont le ciment est amour et charité envers les hommes. 

La Franc-maçonnerie « égyptienne » prend sa source dans l’Antique sagesse, mais aussi dans ces courants qui, loin d’un gnosticisme où la matière est le mal incarné, glorifient l’incarnation, la nature, sa beauté, et délivrent un message à l’humanité, avec espérance et gravité : introduire de la beauté sur la Terre et embraser le cœur des hommes d’un idéal d’amour et de sagesse. La Franc-maçonnerie est dépositaire de cet idéal.

[15] Bernard SILVESTRE, Cosmographie, Éditions du Cerf, Paris, 1998.[2] Le bouclier de la vérité, 1618, in SÉDIR, Histoire et Doctrines des Rose-Croix, Bibliothèque des Amitiés Spirituelles, Paris, 1932.
[16] Le bouclier de la vérité, 1618, in SÉDIR, Histoire et Doctrines des Rose-Croix, Bibliothèque des Amitiés Spirituelles, Paris, 1932.


5 - Nature et but des Initiations 

Les philosophes grecs étaient presque tous initiés aux Mystères d’Éleusis. Héraclite, Parménide ou Platon transposèrent philosophiquement le contenu des Mystères. Les allégories ou les mythes du Banquet, de la République ou de Phèdre, en témoignent. La mythologie grecque, les théogonies, les hymnes homériques, sont aussi des expressions cachées des rites initiatiques. Platon décrit Socrate comme un initié. Ce dernier met en effet la connaissance au cœur de sa démarche, hors de la caverne et s’ouvrant ainsi au soleil des formes intelligibles. Dans le « Phédon », Platon écrit : « quiconque arrivera chez Hadès sans avoir été initié ni purifié aura sa place dans le bourbier, tandis que celui qui aura été purifié et initié, celui-là, une fois arrivé là-bas, aura sa résidence auprès des dieux ».

Lucius Apuleius, dit Apulée de Madaure, au IIe siècle avant notre ère, écrivit un récit initiatique, « Les Métamorphoses ». L’histoire est celle de l’initiation de Lucius, accidentellement transformé en âne en ayant approché la magie de trop près. Lucius va vivre ainsi une initiation isiaque – comme Apulée lui-même – et retrouver à cette occasion sa forme humaine. Une phrase clé de cette œuvre [17] est la suivante : « L’initiation était une sorte de mort volontaire, avec une autre vie en expectative ».

Dans les grands Mystères d’Éleusis, le myste se retrouvait dans un souterrain obscur, subissant diverses épreuves, traversait un bourbier nauséabond, images des fautes commises, recevait la flagellation, et se confessait auprès d’un tribunal. Dans les antiques initiations, le candidat vivait également une expérience de conscience proche de la mort, pendant trois jours environ, une sorte de sommeil cataleptique « au tombeau », entouré de prêtres, au cours duquel son âme faisait l’expérience réelle des mondes spirituels. Tout cela était précédé d’une préparation, d’une purification, de jeûnes, de mortifications, d’ascèses qui transformaient sa sensibilité. Il vivait la mise en scène dramatique des mythes qui s’adressaient à l’âme appelée à se libérer de l’esclavage du monde sensible et à sauver l’être de la destruction après la mort. Cet état proche de la mort auquel conduisait l’initiation antique, la Bible l’exprime comme l’expérience de Jonas

Dans l’Évangile de Mathieu, il est dit que : « … Jonas est resté dans le ventre du monstre marin trois jours et trois nuits ; de même, le Fils de l’homme restera au cœur de la terre trois jours et trois nuits ».

L’initiation conduisait à l’éveil de la sagesse au sein de l’âme. Fabre d’Olivet, dans ses « Vers dorés », rappelle ce que signifiait la philosophie, cette quête de sagesse chez les Initiés : « Tous les hommes sont parents des Dieux, mais ceux-là seuls peuvent prétendre rentrer en leur intimité qui ont reconnu leur nature divine ou participant à la philosophie, en se purifiant et en pratiquant la vertu. Pour les pythagoriciens, la philosophie avait la même valeur que l’initiation. Ce sont eux qui inventèrent et qui portèrent les premiers le nom de philosophes. Pour eux c’était la philosophie qui était chargée de rappeler à l’homme sa parenté divine, de le purifier des souillures terrestres, de le rattacher à l’intelligence divine et de l’arracher au cercle des naissances ».

 
La philosophie vraie est donc semblable à un processus initiatique, et vise ainsi à dégager l’âme – et ses facultés intellectuelle, affective et volontaire – des attaches corporelles, autrement dit de l’entrave de la personne dans sa sensorialité, la subjectivité, les passions et les instincts.

 

Lorsque Montaigne écrit : « Philosopher, c’est apprendre à mourir » (Essais, I, 10), il en est donc de même pour « s’initier ». En réalité, Montaigne s’inspirait ici de Cicéron, tout comme de Platon.

 

Écoutons-les donc tous les deux, en commençant par Cicéron dans les « Tusculanes » :

 

« Car enfin, que faisons-nous, en nous éloignant des voluptés sensuelles, de tout emploi public, de toute sorte d’embarras, et même du soin de nos affaires domestiques, qui ont pour objet l’entretien de notre corps ? Que faisons-nous, dis-je, autre chose que rappeler notre esprit à lui-même, que le forcer à être à lui-même, et que l’éloigner de son corps, tout autant que cela se peut ? Or, détacher l’esprit du corps, n’est-ce pas apprendre à mourir ? Pensons-y donc sérieusement, croyez-moi, séparons-nous ainsi de nos corps, accoutumons-nous à mourir. Par ce moyen, et notre vie tiendra déjà d’une vie céleste, et nous en serons mieux disposés à prendre notre essor, quand nos chaînes se briseront. Mais les âmes qui auront toujours été sous le joug des sens auront peine à s’élever de dessus la terre, lors même qu’elles seront hors de leurs entraves. Il en sera d’elles comme de ces prisonniers, qui ont été plusieurs années dans les fers ; ce n’est pas sans peine qu’ils marchent. (…) ».


Platon n’en est pas moins clair dans le « Phédon » lorsqu’il s’exprime par la bouche de Socrate : « Il semble bien que le vulgaire ne se doute pas qu’en s’occupant de philosophie comme il convient, on ne fait pas autre chose que de rechercher la mort et l’état qui la suit. » 

 

Tout homme, sur ce chemin initiatique, à vocation à devenir libre en son âme, à commencer par la pensée, en s’éveillant à l’esprit éternel, et en permettant au corps éphémère d’en devenir le temple et non la prison. Ce chemin ne peut se faire qu’en s’éveillant à une pensée pure, affranchie des sens et de l’emprise du seul cerveau ; en dégageant la sphère affective d’une subjectivité emplie de passions ; en détachant la volonté de la masse boueuse des désirs, des instincts qui tirent à hue et à dia et qui prennent racine dans la sphère inférieure – voire métabolique – de l’âme. Ce processus est comparable à la mort.

 

Écoutons à nouveau Platon, dans le « Phédon », qui confirme les propos précédents : 

 

« Et le moyen le plus pur de le faire, ne serait-ce pas d’aborder chaque chose, autant que possible, avec la pensée seule, sans admettre dans sa réflexion ni la vue ni quelque autre sens, sans entraîner aucun avec le raisonnement, d’user au contraire de la pensée toute seule et toute pure pour se mettre en chasse de chaque chose en elle-même et en sa pureté, après s’être autant que possible débarrassé de ses yeux et de ses oreilles et, si je puis dire, de son corps tout entier, parce qu’il trouble l’âme et ne lui permet pas d’arriver à la vérité et à l’intelligence, quand elle l’associe à ses opérations ? (…) ».

Dans le dialogue entre Socrate et Simmias son élève, il devient clair que ce détachement de l’âme des entraves du corps est une purification. Et Socrate de l’affirmer ainsi : « Or purifier l’âme n’est-ce pas justement, comme nous le disions tantôt, la séparer le plus possible du corps et l’habituer à se recueillir et à se ramasser en elle-même de toutes les parties du corps, et à vivre, autant que possible, dans la vie présente et dans la vie future, seule avec elle-même, dégagée du corps comme d’une chaîne ? (…) Et cet affranchissement et cette séparation de l’âme d’avec le corps, n’est-ce pas cela qu’on appelle la mort ? (…) Mais délivrer l’âme, n’est-ce pas, selon nous, à ce but que les vrais philosophes, et eux seuls, aspirent ardemment et constamment, et n’est-ce pas justement à cet affranchissement et à cette séparation de l’âme et du corps que s’exercent les philosophes ? …»


Même si l’époque n’est plus à cet ascétisme rigoureux, à l’isolement vis-à-vis du monde extérieur, aux expériences du myste mentionnées plus haut [18], ni surtout à l’assujettissement à une autorité extérieure, cette libération reste la voie initiatique. Elle est un acte créateur dans lequel l’être humain pense par-delà son expérience du monde accessible aux sens. Il étend le contenu de sa pensée, se lie à la pensée qui vibre en arrière-plan du monde manifesté, et apporte au monde par sa pure pensée une « substance » nouvelle. 

Lorsqu’il affine sa sensibilité en l’ennoblissant et en dépassant la sphère étroite de sa sensibilité « personnelle », l’homme ou la femme crée là aussi une « substance » nouvelle et l’offre au monde. Lorsqu’il ou elle agit par-delà les causalités de son existence, son « karma » qui lui semble inéluctable – qu’il soit familial ou plus large encore – lorsqu’il ou elle dépasse son seul devoir imposé en l’accomplissant dans la joie, dans la justice, la vérité, et la charité, l’être humain offre comme une nourriture spirituelle au monde. Mais ce monde n’est pas uniquement matériel. Il est question ici des mondes suprasensibles, des plans subtils dans lesquels vivent des « êtres » spirituels, tels des ouvriers du Grand Architecte des mondes. 

Les actes créateurs qu’accomplit l’être humain sont d’une certaine façon leur nourriture et leur breuvage. Le chemin initiatique conduit à ressentir que la liberté n’acquiert tout son sens et toute sa grandeur que lorsqu’il est en communion avec la pensée et la volonté des êtres chargés de conduire l’humanité vers sa juste évolution.

Au sens même de la Franc-maçonnerie spiritualiste – qui exprime littéralement l’affranchissement et le ciment de la fraternité – la voie initiatique a comme perspective de faire de la Terre un lieu vivant de Sagesse et d’Amour. À chacun de vivre intimement dans sa poitrine toute la force irradiante des êtres dont le but est d’accompagner et d’aider le cherchant à accomplir sa mission spirituelle.




[17] PÉTRONE, APULÉE, AULU-GELLE, Œuvres complètes, Paris, 1860 (traduction de M. NISARD).
[18] Sachant que certains ordres ou voies spirituelles pratiquent encore ce type d’ascèse.